Chapitre 3 – Sauveur est né!

Alvira Costa se prépare. Comme une jeune veuve. Son époux, Raphaël, est mort dans les tranchées de la 1reguerre mondiale, en 1916, le jour de la Fête Nationale. Depuis ce jour fatidique, elle est habillée de noir, des pieds à la tête, portant son deuil comme si elle voulait montrer sa tristesse, inconsolable, à la face du monde, ses cheveux serrés dans une mantille de dentelle noire. C’est sa fierté de femme de soldat mort pour la France. Les souvenirs heureux des dix années de sa vie de couple la soutiennent. Seul regret qui la taraude, ils n’ont pas eu d’enfant. Malgré la fin de la guerre qui déclenche une joie de vivre sans précédent, ouvrant la voie aux « Années folles », Alvira persiste dans sa manière d’être, fidèle à la mémoire de son mari. Les amusements et les spectacles sont pour les autres, pas pour elle !

   Ce jour-là, elle sort. Devant le petit miroir qui est posé sur une commode dans la chambre aux murs dégarnis, elle arrange pour la énième fois son chapeau avec voilette, ajuste son haut fermé jusqu’au col avec manches longues, époussette sa robe au-dessous du genou avec la paume de sa main, et lance un dernier regard sur ses chaussures. Elles sont bien cirées et brillantes d’un noir profond. Rien n’est laissé au hasard. Satisfaite de l’image que lui renvoie la psyché, elle est fin prête à aller par les rues animées de la ville, rejoindre le logement de sa sœur, Encarnacion, pour découvrir le dernier né de la  famille Carrulla, un garçon dont les prénoms de baptême sont Sauveur, André.

    À peine neuf centaines de mètres la séparent de l’endroit où elle se rend, et c’est tant mieux, car elle n’aurait pas pu supporter plus longtemps tout ce qu’elle voit et entend dans les rues. Les gens sont devenus insouciants et trop heureux de vivre après la fin des privations de tous ordres qui survient après la fin de la guerre et elle ne comprend pas pourquoi ils se comportent comme cela. Après les malheurs, la joie revient pour les vivants mais pour ceux qui sont morts ? Qui pense encore à ces soldats qui ont laissé leur vie sur les champs de bataille ? Qui pense aux familles qui portent le deuil cruel de la séparation ?

   Bien qu’elle regarde droit devant elle et que ses pensées sur la guerre l’accaparent tout entière, elle ne manque pas de se rendre compte de ce qu’elle voit autour d’elle sur son cheminement. Elle découvre avec stupéfaction que dans la multitude qui se presse sur les trottoirs, un grand nombre d’habitants de cette grande ville qu’est devenu Oran, sont mal habillés, presque en guenilles, que sous les porches d’immeubles s’agglutinent des bandes d’enfants ressemblant à des épouvantails hirsutes. Que les insultes et les invectives pleuvent quand une dispute éclate pour un morceau de pain ou un bout de trottoir pour étaler le peu que l’on doit vendre pour subsister. Sur le macadam, de vieilles charrettes brinquebalantes, tirées par des attelages de mules faméliques, manœuvrées par de vieux arabes, assis avec leurs enfants sur une planche de bois, apportent les récoltes de leurs champs et vergers au marché voisin. Un peu plus loin, ce sont des mendiants déjetés sur leurs talons, en haillons, qui font la manche et une forte odeur de pouillerie se dégage quand Alvira passe près d’eux. On dirait que toute la misère du monde s’est déversée d’un seul coup dans ce quartier. Elle se rend compte à ce moment-là devant ce qu’elle voit, que la population indigène ne vit pas comme les autres habitants de cette ville. S’arrêtant un instant et presque sans réfléchir, elle ouvrit son sac à main et trouva une pièce dans son porte-monnaie. Elle déposa son aumône dans l’assiette en fer servant de sébile, tendue devant elle par l’un des mendiants. Après un regard fuyant et un sourire un peu crispé, elle reprit son trajet. Mais revoyant ce pauvre bougre qu’elle avait aidé, des pensées émues sur sa propre enfance la submergèrent et elle se souvint de ses propres haillons et des repas frugaux partagés autour de la table familiale. Peut-être se donnait-elle bonne conscience ?  Il est toujours plus aisé de donner un peu d’argent que de faire la moindre action charitable !

   Devant la porte d’entrée qui l’accueille, elle décide tout de go, de suspendre le cours de ses pensées pour se consacrer à la vie de famille, la seule qui lui importe en ce jour. Marin embarqué, en tant que mécanicien de 3eclasse dans la marine marchande, Vicente Salvador, son beau-frère ne sera pas là, encore une fois. Par contre, sa sœur Encarnacion lui ouvre les bras, ses enfants autour d’elle, comme une reine mère entourée de ses sujets. Sauveur arrive dans une fratrie déjà bien fournie : Vincent, Madeleine, Jean  et Germaine, âgés de 16 à 9 ans pour la dernière.

    Après avoir embrassé sa sœur et les enfants,  Alvira se dirige avec sa sœur dans la chambre où se trouve le berceau de Sauveur. Nous sommes au mois d’avril et le bébé gigote sous un simple drap car la température est printanière. Le prenant délicatement Alvira le soulève à bout de bras pour mieux le contempler, alors que le bébé gigote.

– « Qu’il est beau ! » s’exclame-t-elle. « Et Salvador revient quand ? Il n’est jamais là quand il faut ! »

Redescendant le bébé sur son cœur :

– « Il ressemble à qui ? À toi ? À Vicente ? Je n’arrive pas à me décider! »

Encarnacion ne s’occupant pas de la ressemblance revient sur les premières questions de sa sœur, lui répond :

– « Ne t’inquiète pas, je l’ai fait avertir par la société et il est heureux que Sauveur soit né. Il doit revenir dans quelques jours. Il est encore en mer. N’en doute pas, il sera très content, comme pour les autres ! »

    Puis Alvira le gardant dans ses bras, elles retournèrent à la cuisine pour prendre un café avec un trait de lait, accompagné d’un peu de gâteaux secs.

    Et la famille présente, réunit autour de la table, dans cette cuisine trop petite, se réjouit de cette nouvelle naissance.

   Dans le brouhaha des discussions autour de la naissance, Alvira repensant à ce qu’elle avait vu juste avant d’arriver chez sa sœur, se dit en elle-même qu’il n’y avait pas que les morts dont on devait se souvenir, honorer la mémoire. La communauté oranaise devait également se préoccuper des vivants, de tous les habitants, en balayant de la main, l’origine ethnique et la couleur de la peau.

   Touchée au cœur et dans sa dignité d’immigrée, dans les jours qui suivirent cette plongée dans la réalité du quotidien, Alvira s’engagea en tant que bénévole dans une association caritative qui agissait   dans le quartier de la Marine. C’est dans cette œuvre de charité qu’elle s’aperçut que la misère n’avait pas de frontières et qu’elle frappait indifféremment les personnes les plus vulnérables.

   Hélas, la société oranaise n’était pas différente des autres populations de par le monde : il y avait plus de pauvres que de riches, plus de faibles que de puissants, plus d’employés que de directeurs, beaucoup plus d’ouvriers que de colons riches à millions! 

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