Extrait Chapitre VII Vie quotidienne à Mostaganem

Notre immeuble abritait des familles dont les épouses n’exerçaient aucune activité professionnelle. Résolution féminine ou contrainte de la société coloniale ? Seuls les maris et les jeunes adultes possédaient un emploi, soit sur le port ou dans les entreprises de transports et de construction, soit dans les administrations et dans tous les autres secteurs d’activité pourvoyeurs de postes. La gent féminine dans les années soixante était confinée aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants, menés à la baguette ou au « martinet » parfois ! Les mamans ne s’occupaient pas de politique, au sens le plus large. Sauf quand il était question de l’avenir de l’Algérie. Le mouvement de libération de la femme ne prendra son essor qu’à partir des années soixante-dix. Libération des esprits, libération des corps féminins, accès aux postes de décision jusque-là réservés aux hommes et égalité des traitements.

    Ces idées modernes – progressistes ? – n’ont pas dû traverser la Méditerranée, car notre mère a continué à  s’occuper avant tout de ses enfants, de son mari et personne ne s’en plaignait à la maison. La famille, lieu d’apprentissage des bonnes manières, était également le creuset de l’éducation. Nous devions nous montrer polis, respectueux envers les personnes âgées et bien nous comporter dans la vie de tous les jours, ne pas nous disputer pour un oui ou un non. L’école de la République était le prolongement naturel de cette éducation reçue dans les foyers. La famille était respectueuse, respectée et sacrée. Nous en retirons encore tous les bénéfices soixante-dix ans après, mes frères et moi. 

  « Maman, le marchand est en bas ! »  

    J’avais été alerté par les petits coups de trompette, au son aigrelet qui traversaient les fenêtres fermées et jusqu’aux murs épais. Dans la rue Jean-Bart, l’âne venait de s’immobiliser devant la porte de l’immeuble et l’on devait se dépêcher, car bientôt, ce serait la ruée vers le marchand arabe. 

    En cette fin d’été, tous les marchands ambulants s’approvisionnaient chez les propriétaires des grands terrains sablonneux et arides sur lesquels poussaient les énormes figuiers de Barbarie, parfois haut de plus de trois mètres, offrant de grandes « raquettes » épaisses et charnues – elles ressemblaient aux oreilles de Mickey ! –, vertes et piquantes, toutes hérissées de centaines d’aiguillons. Après les belles fleurs orangées, les figues jaunes, rouges et parfois violettes, fruits oblongs de cinq à six centimètres de long, prisonniers d’une peau indigeste, mûrissaient sous le grand soleil ardent de ces terres désertiques, pompant toute l’eau mise à leur disposition dans les profondeurs, en des nappes enfouies.    La course dans les escaliers pour arriver dans les premiers : encore un jeu d’enfant ! L’ânon bien que vaillant  – il semblait maltraité par son propriétaire – n’en pouvait plus de porter sur son échine d’énormes quantités de fruits dans les paniers d’osier qui lui battaient les flancs dont les crins d’un gris sale étaient collés par la crasse et les excréments. Immobile, les oreilles et la queue chassant la myriade de  mouches tournoyantes autour de lui, il poussait de temps en temps des braiements d’impatience qui découvraient une dentition abîmée. Son regard docile, presque doux, filtrait à travers ses longs cils, contemplant la marmaille qui l’encerclait en gesticulant, le verbe haut. L’indigène, d’un âge avancé, portait une djellaba couverte de taches, déchirée par endroits, un foulard enroulé en turban sur ses cheveux nacrés de blanc et des sandales trouées au pied. Son nez busqué et son front large, posé sur des sourcils fournis cachaient des yeux de braise. Son visage ridé, basané et rasé au couteau, portait la misère de sa condition et de la vieillesse. Des avant-bras noueux où se devinaient des veines bleues, passés à travers les manches de son vêtement, attestaient de son passé de travailleur aux champs. Avait-il été dans sa jeunesse engagé comme fellah auprès d’un colon, auquel l’État français avait laissé des lopins de terre à défricher pour les rendre cultivables ? Nul ne le savait et il n’en parlait jamais. Cependant, en ces jours d’été finissant, moments particuliers où la nature semble s’apprêter à entamer un cycle nouveau, où les couleurs deviennent chatoyantes et l’air embaumé des ultimes fragrances des tamaris et des bougainvillées, il aimait déambuler dans les rues, attirer les chalands à coups de trompette pour vendre ses figues de Barbarie – cinq centimes l’unité – à la ribambelle d’enfants qui l’entourait à chacun de ses passages. Peut-être se voyait-il encerclé de sa propre smala ? Les enfants, quelle que soit leur ascendance, se ressemblent tous dans leur sincérité et leur innocence. Qu’ils soient bruns ou blonds, crépus ou pas, basanés ou blanc de peau, où est la différence ? Surtout quand ils portent sur eux les mêmes vêtements troués et délavés.

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