Chapitre 1 – Cástaras

Sur le versant sud de la Sierra Nevada, aux premiers jours de l’hiver.

Le « pueblito » -petit village- de Cástaras, planté sur son piton rocheux était silencieux.

Aucun aboiement de chien, aucun pépiement d’oiseau, aucun braiement d’animaux ne troublait la chape silencieuse qui recouvrait les quelques masures blanchies encore habitées.

Le paysage semblait figé. Seule une rumeur faite de mille petits accents sonores et feutrés montait de la vallée du Trévelez qui s’étirait paresseuse, impassible, au pied du village.

Quelques volutes de fumée nauséabondes s’accrochaient aux toitures-terrasses recouvertes de chaume, vieillies et délabrées pour certaines d’entre elles.

Les arbres de la placette qui abritait l’église et sa tour carrée, ressemblaient à des spectres qui projetaient leurs ombres maléfiques sur les murs délavés des taudis.

La lune et les astres scintillants en ce début de crépuscule, lançaient une douce clarté qui adoucissait les contours des silhouettes des murs de clôtures en pierres sèches.

Malgré les prières et les dévotions, l’église dédiée à la sainte de la région n’arrivait plus à protéger les quelques habitants de toutes les misères qui s’abattaient dans la région…

Le petit cimetière abritant les ancêtres du village depuis quelques générations, à l’ombre tutélaire du clocher encore entretenu péricliterait et bientôt, les tombes fleuriraient par la grâce de la nature sauvage et vagabonde.

Le hameau, ou du moins ce qu’il en restait, continuait à vivre au ralenti grâce aux deux familles qui s’accrochaient encore au travail de la terre pour pouvoir nourrir leurs progénitures.

L’air froid et vif fouettait le visage de Juan.

Il n’essayait plus de tirer sur le mégot fiché au coin de ses lèvres.

Son regard se perdait bien au-delà de ses quelques arpents de terre qu’il soupçonnait, un peu sur sa gauche, juste derrière le rideau d’arbres fruitiers, dépenaillés en cette saison, qui lui en cachait la vue.

Cette terre reçue comme un cadeau de ses parents, c’est à la force de son travail et de celui de sa femme, qu’il l’avait rendue bien plus cultivable et viable.

À cet instant précis il se souvint des binages et autres sarclages effectués pendant de longues années, à flanc de coteau, courbés vers la terre.

Il pouvait se remémorer comme s’il les avait imprimés dans sa mémoire de paysan, les monceaux de pierres qu’il avait déterrés des entrailles du sol et qui après chaque période pluvieuse surgissaient de nouveau.

Travail incessant et éreintant mais nécessaire à la survie !

Cette terre, sa terre, il l’aimait d’un amour presque charnel et lui aurait tout donné : sa vie même !

Mais en cette année 1887, la nouvelle politique de remembrement agraire lancée quelques dizaines d’années auparavant, les avait rattrapés, ses compatriotes et lui. 

N’ayant pas pu participer à la vente aux enchères des terres agricoles, réservée aux seuls gros propriétaires terriens ou à la seule noblesse, ils se voyaient dépossédés de leur unique richesse : leur outil de travail et de subsistance !

La « desamortización » -remembrement agraire- mise en œuvre en 1855 ne lui avait laissé aucune chance et le processus de prolétarisation du monde rural ainsi engagé poussait tous ces paysans « sans terre », privés de leur mémoire profonde et condamnés à la misère, à immigrer.

Il ralluma d’un geste rageur son mégot et la lueur de l’allumette éclaira ses yeux incandescents, vibrant de sentiments mitigés : la colère contre l’état qui volait les terres, la peur des jours à venir et la volonté de fuir la misère.

Plutôt accomplir son destin, fût-il absurde ou fou, que de rester, là, à subir les évènements, le ventre vide !

Comment continuer à nourrir ses enfants et sa femme sans le travail de la terre ? Comment alimenter sans fourrage les maigres bêtes qu’il possédait ?

Fallait-il rester ou partir à l’instar de plusieurs familles du village ? Où aller ? Rester en Espagne ? Changer de région ?

Toutes ces pensées se bousculaient en tempête dans sa tête. Il fallait y mettre un terme car la démence guettait. Il devenait urgent de prendre une décision car la fratrie s’était agrandie avec la venue au monde du dernier garçon prénommé deux fois, Gumersindo – Antonio, né à Alméria la grande ville sur la Méditerranée, et qui courait sur ses 2 ans.

Les maladies contagieuses frappaient vainement- miraculeusement ?- à la porte du village depuis quelques mois et si cela arrivait, comment payer les soins et les produits nécessaires en cas de maladie ?

Il se devait en tant que chef de famille responsable d’agir sans tergiverser. La décision radicale qui se dessinait bien malgré lui dans son esprit, il la partagerait avec sa femme et la convaincrait si besoin était, car elle était lourde de conséquences !

Oui, cette existence misérable, dans ce coin perdu de l’Andalousie, malgré son attachement profond à cette terre natale, devait prendre fin le plus vite possible, l’hiver et son cortège de difficultés approchant à grands pas !

Oui, il était fier, mais de cette fierté espagnole qui ne peut se résoudre à la résignation : il devait avancer, toujours avancer.

Détachant à regret son regard de la vallée environnante, Juan revint en boitant, séquelle d’un accident ancien, vers sa masure où l’attendait sa femme, solitaire, courbée sur ses travaux de raccommodage, les enfants étant couchés à cette heure tardive de la soirée.

Trop absorbé dans ses pensées il ne remarqua pas que les sorties d’eau corrodées de la vieille fontaine en pierre ne coulaient plus, aucun bruit d’écoulement dans le bassin moussu ne s’entendait, signes inéluctables de l’annonce des jours terribles à venir…

Bientôt, tous les insectes qui d’habitude tournoyaient de leurs ailes diaphanes au-dessus de l’eau stagnante, s’en iraient vers d’autres destinations plus clémentes.

Dans un coin de la pièce à même le sol en terre battue, deux chèvres et un mouton faméliques broutaient le maigre fourrage contenu dans une auge de bois.

Près de la porte fermée par un vieux rideau en lambeaux, trois poules criardes, se disputaient les quelques grains de maïs qui traînaient dans la terre battue.

Un chaudron métallique, tout cabossé, chauffait sur le maigre feu alimenté par les quelques galettes d’excréments d’animaux mélangés à de la paille, seul combustible utilisé dans ce village perdu.

Malgré l’habitude il eut envie de vomir…

Se reprenant, il jeta négligemment sa casquette élimée sur un vieux tabouret branlant, défit la large « faja » en tissu jauni qui lui serrait la taille et se rapprochant de Juana, doucement, pour ne pas l’effrayer :

– J’ai bien réfléchi à notre situation, elle n’est plus supportable surtout pour les enfants… je pense que nous devrions partir…

Juana surprise par ces propos, s’assit pesamment sur le banc, anéantie, à la table qui gardait les restes du dernier repas pris en commun : une bouillie de fèves, quelques patates cuites à l’eau, un morceau de galette, les écuelles en bois avec des restes de farine de maïs, une gargoulette en terre cuite remplie d’un peu de mauvais vin et deux châtaignes grillées !

L’unique bougie consumée à moitié éclairait faiblement l’endroit où elle se tenait et quelques ombres indéfinissables se mouvaient sur les murs de pierre noircis.

Juana était en état de choc, ses cheveux noirs défaits tombant dans son dos – elle ne les avait pas tressés en chignon faute de temps – ses grands yeux bleu clair mouillés de tristesse, se triturant les mains, nerveuse et muette de stupeur.

Au bout d’un long silence pathétique, elle lâcha enfin d’une voix tremblante et enfantine :

– Nous n’avons pas autre chose à faire ? Peut-être pouvons-nous partir dans une autre région ? Nous rapprocher de mes parents à Alméria ?

Elle savait bien au fond d’elle-même que sa dernière question ne recevrait pas de réponse nette et franche mais elle lui était venue tout naturellement. Pourquoi et comment envisager de quitter les anciens ?

Juan reprit, avec une voix qu’il voulait la plus douce et la plus rassurante possible, sans colère :

– Cette région est maudite, voilà des années que nous travaillons dur pour aucun résultat. Et puis avec la perte de notre terre, nous aurons de plus en plus de mal à subsister et il nous faut penser aux enfants. Il n’y a plus de travail, ni ici, ni à Alméria.

Juana ne disait rien, et ses pensées l’amenaient tout doucement aux arguments de son époux.

Le silence, tendu, tragique, ne devait pas s’éterniser.

Juan lâcha tout d’un trait :

– Nous ne pouvons pas rester dans l’incertitude et ne pas savoir de quoi demain sera fait. La seule solution de retrouver un peu d’espoir en l’avenir est l’exil…

Reprenant son souffle il enchaîna rapidement, comme pour se convaincre lui-même, ne voulant pas revenir sur sa décision :

– Tu sais, les Maruenda et les Garcia qui sont partis il y a quelques mois se sont bien débrouillés. D’ailleurs ils ont déjà envoyé des nouvelles de leurs installations en Algérie et pour eux l’immigration a été salutaire ! Ils ont trouvé du travail et ils mangent à leur faim ! Ils peuvent si on le souhaite nous accueillir à Oran !

À ces paroles, Juana comprit que son « hombre » -homme- avait pris la décision d’immigrer et de laisser derrière eux, le village, la terre, leur masure délabrée et leurs parents.

Dans son cœur elle acceptait cette décision douloureuse car depuis leur mariage, quelques années auparavant, Juan s’était toujours comporté en mari honnête, travailleur et par-dessus tout l’avait toujours respectée ; elle-même avait toujours accepté les coups durs, et les grandes décisions avaient toujours fait l’objet au moins d’un accord tacite.

– Tu penses que l’on pourra partir bientôt ?lança-t-elle.

– Le temps de préparer notre voyage. Pour cela je vais me rendre à Alméria pour rencontrer le capitaine de la « balancelle », me renseigner sur le prix du passage et pour consulter les dates des prochains départs. Tu sais Juana, je pense que nous prenons la bonne décision pour nos enfants et pour nous. Nous ne pouvons plus subir les évènements quels qu’ils soient !

Se rapprochant d’elle, à la toucher, il lui prit la main, l’approcha de ses lèvres en lui disant :« Merci ! Je t’aime ! »

Elle ne répondit pas à ses paroles mais Juan remarqua dans ses grands yeux les étincelles joyeuses de l’amour et cela lui suffisait.

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