Chapitre 2 – La Maison Riccio

La Maison Riccio 

Guy et Patrick, mes deux jeunes frères jouent à l’extérieur de la Maison Riccio – la maison qui nous abrite ainsi que huit autres  familles porte le nom de sa propriétaire, une gentille femme, assez âgée – avec d’autres enfants. Un grand terrain vague compris entre l’école religieuse des filles, notre immeuble, délimité par trois rues perpendiculaires, sert de terrain de jeux et d’aventures à la plupart des enfants de ce quartier de la Marine. Il est très bien situé car sous les regards croisés des mamans surveillant leurs progénitures nombreuses et variées. Pour ma part, comme d’habitude je lis, assis dans un coin de la chambre, les dernières nouvelles de l’Écho d’Oran – la ville qui m’a vu naître –, non pour me tenir informé mais pour apprendre les mots que je découvre, qui me fascine et me font rêver quelquefois de pays lointains..

Soudain, au rez de chaussée, à l’entrée principale de la grande maison, du bruit, des cris de surprise, des portières qui claquent, des paroles inaudibles : Sauveur accompagné d’un employé de la société dans laquelle il travaille, se précipite dans l’escalier qui mène à notre logement, il entre , tremblant et excité. Il présente rapidement à ma mère le chauffeur qui doit nous amener au port.

   –  Vite, vite, dépêche-toi de prendre quelques affaires car vous devez embarquer sur un navire qui vous transportera jusqu’à Alger ! 

   –  Tu ne m’embrasses pas ! s’offusque-t-elle gentiment.

Mon père, penaud, se rapprochant déposa affectueuse- ment un baiser sur sa joue.  

Ce départ précipité et non prévu était dû aux évènements tragiques qui se déroulaient et s’amplifiaient comme une grande tâche d’huile nauséabonde dans toutes les villes et villages d’Algérie. La violence aveugle pouvait frapper n’importe où, n’importe quand, n’importe qui ! Cette escalade de  terreur alimentée par les deux camps qui s’affrontaient ne pourrait plus être stoppée ! Malheureusement !

   –    Allez, allez, prends 3 valises et entasse tes affaires et celles des gosses! La voiture stationne dans la rue. Tu entends la sirène, le bateau s’impatiente !

Ce que ma mère fît dans la précipitation en gémissant :

   –    La lessive n’est pas encore étendue, le repas du soir pas préparé et nos voisins, on va quand même leur dire au-revoir, non!

Mais, reprenant ses esprits, elle n’oublie pas de prendre le cadeau de leur mariage auquel elle tient le plus au monde : la ménagère en argent et ce coffret rouge, précieux, a traversé la Méditerranée, serré contre elle.

Les bibelots, les photos, tous les souvenirs des voyages à Oran dans nos familles, rien n’a pu être sauvé ! Pendant les préparatifs Sauveur avait appelé depuis la fenêtre de notre logement Guy et Patrick. Ils sont arrivés, essoufflés, sans comprendre vraiment ce qui se déroulait sous leurs yeux. La gorge serrée, les mots se bousculent.

   –    Mais regarde dans quel état ils sont ! Je ne peux pas les emmener comme ça ! Laisse-moi une minute pour les débarbouiller ! Et toi, William aide ton père à descendre les valises ! Vite !

À l’intonation de sa voix, au sifflement produit par certains mots, notre père compris que sa femme était complétement bouleversée par ce départ imprévu et soudain.

Il se rapprocha d’elle et des enfants pour montrer son attachement, son amour. Comme nos ancêtres de la troisième génération avant nous, nous devenions des migrants sans le vouloir vraiment, contraints et forcés par le destin, mais cette fois-ci sans nous faire traiter « d’escargots » car nous ne portions rien sur nos dos ou sur nos têtes ! Mais nous avions du sang espagnol qui irriguait nos veines, venant battre nos tempes et submergeant nos cœurs car la peur hideuse, sale, s’insinuait dans nos cœurs d’adultes et d’enfants !

Dans le couloir du rez de chaussée de l’immeuble,  Marie Jeanne Martinez -la grande copine de maman- et ses deux filles, Viviane et Sylviane -nos copines- nous attendaient pour le dernier au revoir, les mines défaites, tristes à en pleurer.  Les enfants s’embrassèrent, les larmes aux yeux, tandis que les mamans tombaient dans les bras l’une de l’autre :

   –    Nous ne savons pas quand nous pourrons partir car les fonctionnaires ne sont pas autorisés à sortir du territoire ! Mais dès que nous serons en France nous nous reverrons !

Mr Martinez, contrôleur dans la Société Nationale des Chemins de Fer Français en Algérie, SNCFA se devait de trouver rapidement un moyen d’exfiltrer sa famille. Comme tant d’autres dans son cas… 

Pour les policiers de la ville, cela ne se déroula pas de la même manière, car ils avaient  été sommés par le gouvernement de regagner par leurs propres moyens la métropole en laissant les armes et les munitions. Pourtant c’étaient des fonctionnaires ! 

Après des adieux déchirants aux voisines présentes -les hommes travaillant- nous rejoignîmes la rue pour sauter dans la voiture. Quelques minutes à toute vitesse pour descendre au port, les embrassades et les dernières recommandations de prudence de notre mère à notre père – elles étaient oubliées les colères de couple ! – car celui-ci restait sur place avec les autres chefs de famille, les pères et les jeunes adultes pour défendre la terre de leurs ancêtres, suivant en cela les ordres de l’OAS ! En certaines circonstances, qu’elles soient bonnes ou détestables, qu’elles soient vraies ou fausses on se raccroche à tout pour défendre son sol natal et son honneur !

Les femmes et les enfants à l’abri, les hommes au combat ! La sirène du Mandourah couinait pour la troisième fois !

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