Chapitre 2 – Le retour du père

Auparavant, quand toute sa famille était là, épaulé, il se sentait fort et plein de fureur pour sauver son logement, sa vie et son pays natal. L’envie de combattre jusqu’au dernier souffle et d’aller au bout de ses convictions profondes, de celles qui fondent un homme qui veut à tout prix se tenir debout, digne et courageux.

Mais voilà, le cœur n’y était plus depuis le départ de sa famille le 20 juin dernier : sa femme et ses enfants lui manquaient à lui tordre l’âme et ce n’était pas les hommes qui restaient dans cette ville de Mostaganem qui lui rendraient sa joie de vivre. La Marine et cette ville étaient devenues un paysage de fantômes, seulement traversé par les ombres des femmes et des enfants partis en laissant derrière eux les chefs de famille et les jeunes adultes masculins pour défendre le territoire de leurs ancêtres.

Quelques semaines après ces départs déchirants la situation s’était fortement dégradée et sans le soutien des forces armées françaises encore sur place, elle devenait carrément intenable. Les ordres donnés depuis Paris étaient clairs : on n’intervient pas, on laisse faire !

Les explosions violentes qui ponctuaient les jours et les nuits rappelaient à tous que la guerre de rue n’évoluait pas à l’avantage des derniers résistants de l’Algérie Française. Les meurtres et les assassinats commis par le FLN et l’OAS s’amplifiaient et l’issue se dessinait à l’avantage des combattants qui voulaient libérer le pays, leur pays ? de la tutelle des « étrangers » qu’étaient devenus les descendants des différents peuples venus coloniser cette terre d’Afrique.

Bien que né sur cette terre, comme ses parents et comme ses ancêtres, Sauveur et les pieds noirs en général représentaient la France et tout ce qu’elle incarnait de négatif aux yeux de la population autochtone. La belle entente des peuples que composait la myriade des Espagnols, Italiens, Maltais, Français, Allemands, Berbères, des Juifs et des Musulmans volait en éclats sous les coups de butoirs des politiques qui comme les girouettes se battant contre les vents, avaient changé de trajectoires sans tenir compte des désirs et des envies des habitants vivant dans le pays.

La défaite de Dien Bien Phu de 1954 en Indochine démontrait de plus que les armées françaises n’étaient plus invincibles. À partir des années 1956 la plupart des pays sous la tutelle française avaient également obtenu le droit à l’autodétermination et ils s’éloignaient les uns après les autres de la France colonisatrice. Les autres pays européens suivaient le mouvement pour rendre aux peuples leurs territoires. La décolonisation comme une vague déferlante était en marche et plus rien ne pourrait la contrer. Le moment de partir était venu après 132 ans d’occupation, de modernisation des modes de vie, de constructions d’équipements et de bâtiments publics, de mise en valeur des terres autrefois incultes…

Après avoir salué les derniers employés de la société Serres et Pilaire qui assuraient les derniers départs de marchandises en transit sur le port, sa directrice Madame Desprez, son comptable et enfin Amida le collaborateur musulman, Sauveur revint dans son logement pour préparer les affaires à emporter.

Quand Amida avait demandé pourquoi il partait aussi vite, Sauveur avec des sanglots dans la voix lui répondit  qu’il n’avait plus aucun espoir en l’avenir de cette terre où il était né  à l’instar de ses parents et de ses ancêtres et à laquelle il était fortement attaché. Mais la vie de sa famille et la sienne passait avant toute considération. Et ils s’étaient séparés sans explication à leur angoisse commune et à cette séparation qui défaisait une amitié vieille de 10 ans…

À chaque objet, à chaque vêtement, à chaque photo rangé tant bien que mal dans la maigre valise à emporter, revenaient les images, les sons et les odeurs qui avaient ponctué toutes les années passées dans ce logement, situé dans une grande « maison » au n°16 de la rue Jean Bart..

Mais le temps n’était plus à l’apitoiement sur soi, il fallait partir vite, trouver un moyen de transport pour rejoindre l’aéroport de la Sénia à côté d’Oran pour rejoindre la métropole. Déjà les rumeurs les plus folles couraient sur les transports aériens, sur leur fréquence et sur la sécurité de l’aéroport encore assurée par l’armée française, tant bien que mal..

Le 18 juillet 1962 par une fin d’après-midi chaude et orageuse, le ciel chargé de nuages noirs, Sauveur arrivait enfin au Mas de la Tuilerie à Caissargues. Quand il sortit de la voiture le ramenant de l’aéroport de Marignane, les trois garçons ont crié de joie pour l’accueillir avec les mots qu’il n’avait plus entendu depuis de longs jours :                « Papa ! Papa ! » Notre mère, Antoinette se jeta à son cou et le couvrit de baisers, le touchant, le palpant pour s’assurer qu’il n’avait pas été blessé lors des dernières échauffourées à Mostaganem.

Sauveur ne le montrait pas, mais ses blessures étaient enfouies au plus profond de son être. Mal rasé, heureux d’être parmi les siens mais un peu déboussolé par le voyage et désarçonné par ce qu’il vivait, il baissait la tête comme si ce retour parmi les siens était la preuve de la défaite subie là-bas ! Tout dans sa posture demandait pardon !

Après les embrassades avec son épouse et avec ses enfants, nous l’emmenions, heureux et contents, lui faire visiter le logement, enfin les locaux mis à notre disposition dans le grand dortoir de la propriété lors de notre arrivée. La valise ouverte sur le lit, les objets et affaires étalés, ma mère lui raconta la vie quotidienne que nous avions, lui donnant les grandes lignes de nos occupations journalières, décrivant avec force détails les autres familles hébergées dans le même dortoir que nous. Et pendant qu’elle parlait elle lui caressait les mains. Ses sourires comme des baisers venaient se poser sur le visage de mon père, enfin c’est ce que j’ai ressenti à ce moment-là !

Mon père fit de même, tout y passa : le massacre d’Oran le 5 juillet, les explosions de violence engendrées par la déclaration d’indépendance, les exactions, les pillages, les assassinats, les dernières nouvelles concernant nos voisins de la Maison Riccio et les péripéties de son voyage retour en avion. À chaque mot prononcé, les yeux des enfants se remplissaient de larmes !

De ce déballage d’horreur sur les événements, nous les enfants, nous ne retînmes heureusement que des bribes, car les échanges de nos parents se faisaient la plupart du temps à voix basse pour ne pas nous blesser. Oui, notre père nous était revenu sain et sauf ! Mais le cœur lourd, déchiré comme la feuille de papier sur laquelle devait se dessiner ce nouveau pays d’accueil!

La déchirure était trop présente et il fallait s’habituer à une autre vie.

Déraciné oui ! mais vivant ! 

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