Chapitre 2 – Marseille nous accueille

Le car roule depuis quelques instants sur la RN 113 en direction de Marseille, sur les bords de la Méditerranée. Le Mas de la Tuilerie dans la commune de Caissargues près de Nîmes s’estompe rapidement dans les fumées noires que crache le pot d’échappement du véhicule comme si cette halte de quelques mois devait être oubliée, rejetée au fond de nos mémoires. Le traumatisme du départ précipité de Mostaganem est encore si vivace que le moindre déplacement d’un lieu à un autre devient une source d’inquiétude.

Maintenant, dans les crissements de la boîte à vitesses malmenée, la route déroule son ruban noir, devant et derrière le car. Blottis les uns contre les autres, sur des sièges inconfortables, Guy et Patrick avec notre mère, moi près de notre père, – il faut respecter la hiérarchie des âges – nous regardons, ébahis, les grandes étendues des paysages verdoyants qui s’écoulent de part et d’autre du véhicule. Les premières « réclames » vantent les produits de consommation que tout un chacun se doit d’acquérir pour être à la mode du jour. Les flancs du car font eux aussi la publicité pour un apéritif, « Dubonnet », ou « Suze », plus loin « Moulinex » bat déjà la campagne et le linge est plus blanc avec « Bonux » !

Décidément, tout cela ne nous rappelle en rien notre quartier de la Marine abandonné en quelques heures, les souvenirs comme des arrêts sur image, reviennent à la charge dans nos cœurs déboussolés. Mais quelque part au fond de nous, nous sommes nostalgiques de quitter ce lieu d’accueil, bouée de sauvetage pour notre famille après l’exil forcé de notre terre natale.

À la fin de cette nouvelle journée de dur labeur à ramasser les pommes dans les vergers de la propriété, mon père est interpellé par le chef d’équipe :

   –    Sauveur, Mr Serres veut te voir. Il t’attend au bureau. Je te ramènerais après l’entretien. 

L’entretien cordial et amical ne dura pas très longtemps mais à la face réjouie de mon père montant dans le véhicule qui doit nous ramener à la « maison » nous comprenons que notre situation « d’invités » en terre gardoise va prendre une nouvelle direction. En effet, dès la porte franchie Sauveur annonce à Antoinette une grande nouvelle. Mr Serres constatant les difficultés des métiers manuels pour les membres de la famille Carrulla, – toute la famille avait été embauchée pour les récoltes saisonnières, excepté Patrick à cause de son jeune âge – avait négocié un poste pour papa, pour la suite de sa carrière professionnelle. Une place dans une société hollandaise de transit sur le port de Marseille, Van Nievelt et Goudriaan, nom un peu barbare mais salvateur, rapidement ancré dans nos esprits !

Nous voilà donc en route pour de nouvelles aventures dans un car un peu vétuste et poussif.

Notre installation à Marseille s’est effectuée en plusieurs étapes : la première a été un hébergement aux « Rosiers », dans le 14earrondissement de cette grande ville dans la famille des Libreri arrivée comme nous en 1962 depuis Oran mais par d’autres moyens de transport. Nous avons été contents de revoir les cousines et les cousins germains car nous ne les avions plus revus depuis nos dernières vacances à Oran, et celles-ci nous semblaient déjà très lointaines… La déchirure que nous portions enfouie au fond de nous réapparaissait dans les souvenirs racontés autour de la table familiale lors des repas pris en commun. Dans les postes de télévision (il y en avait un dans l’appartement !) de cette époque, « Gros Nounours » venait tous les soirs nous jeter de la poudre d’étoiles pour nous inciter à aller au lit : « Bonne nuit les petits ! » Les adultes quant à eux se délectaient des péripéties de « Janique Aimée » circulant sur son Solex, suivaient les exploits de « Thierry la Fronde » et les « Aventures dans les îles » avec le Capitaine Troy !

C’est grâce à ses repères télévisuels que j’ai pu dater notre arrivée à Marseille soit à la fin 1962 soit durant le 1ertrimestre 1963 et c’est pendant ces premiers mois que nous regardions les journaux télévisés qui relataient les événements tragiques et les derniers soubresauts de notre pays de l’autre côté de la Méditerranée. Quand apparaissait sur l’écran le président de la République nous étions quelques-uns à lui souhaiter tous les malheurs du monde et les insultes fusaient ! Et cette rancune est tenace 57 ans après, malgré la mort du responsable ! Je me souviens que je ruminais des idées de vengeance allant jusqu’à la mise en place d’un scénario d’attentat contre ce sinistre individu qui nous avait lâchement abandonnés ! Mais je n’avais que 13 ans et je ne savais pas où se trouvait Paris !

Puis nous avons dû trouver un autre lieu de résidence car 11 personnes et enfants entassés dans un 4 pièces, au 3eétage d’un bâtiment pas très reluisant ne pouvait être qu’une solution d’attente. Nous sommes donc partis nous installer dans un appartement neuf au numéro 19 du Chemin de Sainte Marthe, dans lequel nous avions une chambre pour les enfants et une chambre pour les parents : le grand luxe ! C’est dans cette chambre au rez-de-chaussée de ce bâtiment vert et blanc – les couleurs ne disaient rien à mon père car cela lui rappelait le drapeau algérien ! – que nous écoutions sur notre premier tourne-disque TEPPAZ les tubes des années 62-63 : J’entends siffler le train ; Tous les garçons et les filles ; Pour une amourette ; L’idole des jeunes … Je vous laisse le soin de rendre ces chansons à leurs interprètes !

Puis nous avons déménagé vers le 15edans une cité qui venait d’être construite du nom de Parc Kallisté composé de 11 bâtiments dont certains comportaient plus de 10 entrées et 12 à 15 niveaux ! Cette cité, pas radieuse du tout – en 2019 – fait partie d’un vaste plan de réhabilitation de l’habitat car la plupart des logements sont insalubres ! Ce grand ensemble est situé à deux pas de l’Hôpital Nord dans lequel nos deux parents sont décédés à 20 ans d’intervalle : Sauveur est parti en 1998 et Antoinette en 2018. Malgré sa galanterie légendaire il est parti le premier !

Dernière étape de nos pérégrinations dans cette commune de Marseille, La Viste Provence, car il fallait bien que notre père se rapproche de son lieu de travail qu’il ralliait tous les jours qu’il vente ou qu’il pleuve, en vélomoteur. Sauveur n’a jamais passé son permis de conduire un véhicule et c’était l’une de ses fiertés : « Je me passe de la voiture ! » était son leitmotiv préféré. Je crois qu’il avait peur de conduire ! Ou bien il était sans le savoir un écologiste avant l’heure !

Donc en 1972 nous avons intégré un 4 pièces spacieux, bien équipé pour ces années-là, sans ascenseur mais nous étions au 2eétage, et des trois fenêtres situées sur la façade arrière du bâtiment, la vue s’étendait sur la mer majestueuse piquée des îles, qui ouvrent la rade du port.

Voyage maritime Mostaganem-Alger, puis le bateau Alger-Marseille, enfin Marseille-Caissargues et puis retour en arrière comme un vieux film qui reprend d’anciennes images sans vouloir réécrire le script ! Mostaganem avec son port et ses quartiers en pente jusqu’aux villages indigènes, Marseille avec son port et ses quartiers grimpants sur les collines avoisinantes, abritant des milliers d’HLM construites en toute hâte, à cause de l’afflux des réfugiés, à part la démesure, ces villes pouvaient être jumelles !

Le soleil omniprésent réchauffait nos cœurs et nos corps comme de l’autre côté de la « grande bleue », nous faisant oublier pour un temps les malheurs que nous venions de subir ! 

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