Avant le temps.

Encore une nuit de plus, à suivre le trajet lumineux des astres dans la sombre immensité, mais cela n’était pas pour lui déplaire. De temps en temps, il s’amusait à pointer son index vers le ciel pour éclipser les étoiles derrière l’un de ses doigts. Il aimait bien se sentir comme enveloppé dans ce cocon de nature que la flore et la faune tapissaient autour de lui. La dernière étoile, orpheline dans l’espace céleste, brillait encore un peu au-dessus de l’étendue ondoyante de la canopée en cette fin de nuit. Les bruits habituels des insectes et des petits rongeurs qui se réveillaient avec l’aube, vibraient dans l’immensité de la nature exubérante qui s’offrait à ses yeux neufs, curieux. Une douce brise berçait les branchages et l’ondoiement des feuilles encore vierges de rosée lui renvoyait au visage un frisson composé de mille et un parfums. Cette nouvelle journée qui s’ouvrait en cette matinée tempérée, lui ferait découvrir une multitude de bêtes, de bestioles et de choses qu’il ne connaissait pas encore mais il en acceptait l’augure. Il n’avait rien à faire que de vivre en osmose avec ce qui lui était donné en cadeau. Respirer profondément et se laisser porter, le cœur élargi, sans penser au lendemain. C’est comme cela qu’il envisageait sa propre existence, longue, paisible et heureuse dans ce paysage insolite qui lui semblait paradisiaque.

    Son unique vêtement confectionné avec des herbes et ramures feuillues lui collait à la peau. Le soleil venait de se lever d’un seul coup, sans crier gare, et cette lumière chaude et crue lui fit tant mal aux yeux qu’il les frotta vigoureusement de son poing fermé. Le bleu du ciel était translucide. Ce simple geste fit rouler des muscles longilignes sous une peau encore blanche, dans le cou, la poitrine, les bras, les cuisses. Cette peau immaculée et non encore blessée par le travail de la terre, mais lavée par les averses fréquentes en ce lieu, cette peau qu’il palpait parfois, la sienne, et qui le laissait sans voix. C’était son corps qu’il devait apprivoiser. Avant de se lever, avec le bras gauche sur lequel il était appuyé pendant sa contemplation, il tâtonna la couche à côté de la sienne, cherchant sa compagne, se proposant de lui faire découvrir leur nouvelle maison. Le sourire de contentement qui lui barrait le visage quelques instants auparavant disparut et, dans les yeux, une lueur de stupéfaction envahit ses prunelles encore ensommeillées. Il n’avait pas prévu cela ! Se retrouver l’unique être vivant dans un monde qu’il découvrait à peine ne lui disait rien qui vaille car personne ne lui avait appris le monde qui l’entourait.

    Comme un félin, il se leva d’un bond, lança des regards apeurés dans toutes les directions. Son cœur bondissait dans sa poitrine…son sang battait ses tempes…la peur submergeait ses pensées. Rien, il ne voyait rien qui puisse le raccrocher à une silhouette connue. Il se mit à crier son nom de plus en plus fort jusqu’à l’épuisement de ses forces. Le silence lui renvoyait en écho les feulements et les cris des animaux, plusieurs pépiements d’oiseaux se mêlant aux clameurs qui montaient des sous-bois : le chant de la terre qui se réveillait.

    L’angoisse lui étreignait le cœur et les pensées les plus folles parcouraient sa tête en désordre. Où était-elle passée ? S’était-elle enfuie ? Lui avait-il mal parlé ? Il ne savait pas vraiment quoi penser de cette disparition soudaine et inattendue. D’un coup, il se souvint de leur différend dans l’après-midi du jour d’avant. Malicieuse, elle avait tendu devant elle un fruit en lui demandant de croquer dans cette belle pelure rouge, lui disant avec douceur que la chair en dessous était acidulée, de couleur jaune paille et qu’il pourrait devenir, en la goûtant, un nouvel homme. Malgré toutes ses explications, réticent, il ne s’était pas laissé convaincre : il n’avait pas touché au fruit. La soirée qui suivit la brouille fut maussade et peu bavarde. Ils s’allongèrent sur leur couche respective, campant sur leurs positions et le silence de la nuit les recouvrit. Aucun mot ne troubla les ténèbres. 

    Maintenant, cet abandon le laissait désemparé, tout tremblant de peur car il perdait tout d’un coup ce qui faisait sa joie et son bonheur. Une grande partie de cette vie à deux, à peine commencée, s’enfuyait loin de lui.

    Déconcerté, il se décida, et partit à sa recherche. Mais, dans quelle direction aller ? Vers les collines qu’il voyait au loin ? Vers les bruits de ressac que la mer lançait vers le ciel ? Suivre le cours sinueux des rivières qui traversaient ce paysage ? Il n’en savait rien ! Désormais il était seul au monde. Alors un cri surhumain surgit de sa poitrine et se projeta par-delà les montagnes, s’élevant jusques aux cieux. Puis, soudain, ses forces l’ayant abandonné, il tomba les genoux en terre, prit son visage dans ses mains et comme un enfant perdu, il se mit à pleurer : les premières larmes humaines versées dans ce monde inouï !

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