Sous la lune et en plein soleil

La Grande Bleue engloutit les ultimes rayons du disque solaire, là-bas, derrière l’horizon. Une poignée de minutes après vingt heures à l’horloge de l’église Saint-Jean-Baptiste qui vient de sonner. Un chien aboie. Deux autres se battent. Leurs jappements de colère déchirent le silence de la nuit, puis se diluent de loin en loin. La lune déjà pleine, couleur métal, dispense la brillance reçue du fond de l’univers à toute la terre. Quelques constellations surgissent de la pénombre et les étoiles jouent une symphonie de couleurs bleutée. Les ombres tombent des toits et s’affalent au pied des murs en suivant parfois les diagonales brisées d’une perspective dont le point de fuite n’est pas visible. Les arbres projettent leur silhouette efflanquée sur les rares voitures en stationnement. Un chat miaule au bas de l’immeuble. Les insectes du terrain vague qui fait face à l’immeuble se sont tus, ne subsistent que les nocturnes et les oiseaux de nuit. Les animaux, la voûte céleste et la nature n’obéissent pas aux lois édictées par les hommes. Ils ont leur propre loi naturelle : celle de la vie ! 

    Une patrouille de l’armée guidée par les phares de la jeep de commandement s’avance avec la lenteur d’un escargot, sur ses gardes, les antennes de la radio frémissant dans la moiteur de la nuit. Les fanions du régiment faseyent dans les turbulences de l’air produites par le déplacement du véhicule. Le pinceau d’un projecteur incruste son halo de lumière en balayant les façades des habitations à la recherche d’âmes qui vivent. C’est le couvre-feu depuis quelques minutes et un porte-voix tenu par l’officier coiffé du casque réglementaire, la jugulaire bien ajustée, assis à côté du conducteur du véhicule tout-terrain, le rappelle d’une manière tonitruante, en réitérant la même injonction : « Le couvre-feu est entré en vigueur ! Restez chez vous ! Il est interdit de sortir jusqu’à demain matin sept heures ! Il sera tiré sans sommation sur quiconque enfreindra la loi ! »

    Sur la terrasse de la Maison Riccio, quartier de la Marine à Mostaganem, des femmes et des hommes s’affairent. Ils sont anxieux et les préparatifs se font dans le plus grand silence. Ils mettent en place les batteries de récipients de toute sorte, comme des soldats disposant l’artillerie pour pilonner les lignes, ennemies. En cette fin d’année 1961, il faudra faire un grand tapage de casseroles et de bassines pour respecter les ordres de l’OAS. Pour cette première nuit de protestation, toutes les villes et villages sont concernés. Il a été établi un tour entre tous les participants pour cogner le plus fort possible sur le fond des ustensiles de cuisine et de lessive, prêtés par les mères de famille. Au bout de deux ou trois concerts nocturnes, tous ces éléments ferreux ne pourront plus servir pour cuisiner ou pour laver. Ils seront à nouveau utilisés pour la prochaine manifestation, vu que même cabossés ils feront du bruit ! D’autres ont apporté des tôles en fer et des sifflets. Tout ce qui fait un grand vacarme est accepté. 

    Tous les voisins sont là, les épouses et deux ou trois enfants – les plus âgés – Il y a aussi des voisins du quartier. On distribue les « instruments », les tours de « frappe », les emplacements comme dans un orchestre, on apporte des sièges pour être plus confortable dans son action. Car il faudra se mettre à l’abri derrière les garde-corps en maçonnerie qui ceinturent une partie de la terrasse, du côté du champ circonscrit par deux rues. Chacun récupère son « tambour » et sa « baguette » en fonction de sa corpulence. Rien n’est laissé au hasard, tout est organisé dans le moindre détail. Alors que ceux qui sont les moins disponibles pour passer la nuit à veiller et à marteler commencent les premiers, les autres, assis autour d’une table, commentent les dernières actualités du département français d’Afrique du Nord, en sirotant un verre. Dans le brouhaha, toutes les discussions s’arrêtent : on ne s’entend plus. Alors toutes les personnes tapent en même temps et en cadence : ta-ta-ta – ta-ta. Trois brèves et deux longues ! Elles expriment la volonté de faire entendre le message politique de l’hostilité des habitants de la terre d’Algérie à la mise en œuvre de l’indépendance voulue par de Gaulle.

     La journée précédente, tous les volontaires pour ce concert inédit ont choisi avec les épouses, les batteries de casseroles – petites pour les enfants –, baquets, bacs usagés, poêles, gamelles, les plats qui seront utilisés. Avec beaucoup de soin, ils ont essayé les rendus acoustiques, ont tambouriné à l’aide de plusieurs types de baguettes : louche abîmée, grande cuiller, pilon de mortier, gourdin. Ce duo produit un son clair, celui-ci un bruit sourd ! Quand on passe devant les portes ou les fenêtres entrouvertes des appartements des étages, l’on entend les sons feutrés des expériences réalisées en secret. Tout est prêt pour le grand soir musical : si l’on ne peut sortir, à cause du confinement imposé par le couvre-feu, on fera entendre notre colère jusqu’au bout de la ville, jusqu’au bout du pays, jusqu’au bout de la terre, d’une manière pacifique.

    Quel boucan ! Quel charivari ! Tous les participants y vont de bon cœur ! Et vlan ! vlan ! vlan ! – vlan ! vlan ! Un concert joyeux et festif.

    Il faut être fou – mais les Européens sont fous d’amour pour leur pays ! – pour croire que cinq petits coups donnés avec des louches ou de grosses cuillers sur des ustensiles vont permettre de sauver le territoire de l’indépendance. C’est un cri dérisoire face à cette situation explosive, toutefois l’espoir de contribuer à contrarier l’avenir qui se profile donne de la force pour frapper de plus en plus fort les métaux cabossés de douleur. Ce tintamarre est l’expression d’un ras-le-bol de la politique menée par Paris et c’est un message d’amour délivré à ce pays. D’autant plus qu’il faut être de bonne constitution physique pour ne pas s’effondrer dans ce fracas qui fait mal aux oreilles, aux épaules et aux mains. Pourtant, il faut tenir coûte que coûte ! Les notes graves et aiguës se répondent, les « harmoniques » se mélangent pour ne faire, au bout de longues heures, qu’un salmigondis de fureur métallique, entrecoupé du slogan sonore produit par les faux instruments de musique. De loin en loin, les échos se mettent de la partie et le fracas enfle en se répercutant sur les murs salis des propagandes vantant les mérites de l’OAS ou du FLN. La ville gronde dans sa banlieue. Maintenant, ce sont des îlots de résistance, qui de leur terrasse, qui de leur fenêtre, qui de leur cour, qui de leur balcon, tapent sur du métal, tambourinent sur les persiennes en fer, enfin, sur tout ce qui provoque du bruit ! Une cacophonie immense de sons qui se mêlent dans une rumeur profonde et joyeuse, monte jusqu’aux cieux et fait trembler les étoiles qui scintillent en cadence.

    Ah ! Si tout ce déchaînement musical pouvait se propager jusqu’à Paris ! Peut-être que les hommes politiques parisiens viendraient au secours de ces habitants qui manifestent leur désarroi dans la non-violence en tapant sur des casseroles. 

    Pourtant, après deux à trois heures de charivari métallique, la jeep et les camions de la patrouille reviennent quadriller le quartier. Les moteurs couinent, les pneus griffent l’asphalte en freinant, des odeurs d’huile et de caoutchouc brûlé se répandent dans les rues. On comprend que les jeunes militaires sont fatigués de tourner dans la Marine en entendant ces coups répétés. Ils préféreraient taper le carton, bien installés devant une bière sous la tente, peinards. Bientôt, le porte-voix se met à recracher sa litanie, avec une autre injonction plus directe et insultante : « Maintenant, allez vous coucher et arrêtez tout ce bordel ! Ça n’avance à rien ! » À l’écoute de ce message, reçu comme une gifle, le tohu-bohu reprend de plus belle et s’arrête d’un coup, l’un des voisins, grande gueule, se mettant à crier à l’adresse des militaires stationnés en bas de l’immeuble : « Au lieu de nous donner des ordres imbéciles, vous devriez nous défendre et ne plus nous tirer dessus ! D’ailleurs, nous irons nous coucher quand nous voudrons ! » Le vacarme reprend de plus en plus intense en réponse à cette insulte à la liberté d’expression. Ragaillardi par l’adversité et l’injustice, puissants moteurs de la nature humaine, dans cette ambiance survoltée, Sauveur, mon père, s’est mis de la partie en hurlant : « Vive l’Espagne ! Vive l’Espagne ! » – en référence à la création de l’OAS à Madrid quelques mois auparavant – et d’autres participants se sont joints à lui en laissant tomber leurs attirails pour que leurs cris soient audibles. Quand on lui demandera beaucoup plus tard pourquoi il a lancé cette exclamation à la face des appelés – qui ne faisaient que leur boulot avec la peur au ventre pour la plupart –, il répondra le plus simplement du monde et avec une colère à peine dissimulée : « Les soldats français ne nous protègent pas ! Alors pourquoi ne pas demander l’aide à l’Espagne pour nous défendre, nous qui sommes d’origine espagnole ! »

    Mais le convoi est immobile, silencieux, menaçant. Tout d’un coup, des camions hauts sur pattes et bâchés de type GMC, descend une vingtaine de militaires, qui, pour suivre l’ordre de leur supérieur vexé dans son amour-propre, arment leurs mitraillettes, et tirent rageusement à l’aveugle sur les façades de l’immeuble, surtout vers le haut de la grande maison pour atteindre si possible la terrasse d’où vient le ramdam. Les tac-tac-tac des armes automatiques déchirent le silence qui s’installe maintenant, pesant. Les impacts des balles déchiquettent l’enduit des façades et font comme des points de couture sur certaines parties de murs, les plus fragiles. La peur d’être atteint par une balle perdue envahit ceux qui se trouvent là et les mamans se précipitent pour protéger les enfants en les serrant contre elles. Les enfants gémissent, pleurent, les adultes se jettent sur le sol de la terrasse ! L’air de la nuit est saturé par les odeurs de poudre et du métal rougi des armes qui viennent de cracher leurs munitions. Par miracle, il n’y a ni mort ni blessé, en revanche ce grave accroc – attaque délibérée sans provocation armée des habitants – renforce la détermination des « manifestants » à se battre comme David contre Goliath, jusqu’au bout de la nuit. Mais, nous n’avons ni fronde ni pierres lisses dans nos mains pour nous défendre ! 

    Cependant, que peuvent faire des ustensiles de cuisine contre des MAT 49 ? Rien ! C’est la bataille du pot de fer contre le pot de terre ! Une poignée de minutes plus tard, ayant assouvi leur démonstration de force, les soldats remontent dans les camions et le convoi repart en accélérant vers la caserne la plus proche. Le repli, sans gloire, se fait sous les lazzis et les insultes ! Et le concert reprend pendant plus d’une heure, sous la Voie Lactée incrédule et livide de colère retenue. Si elle pouvait s’exprimer et dire aux hommes ce qu’elle pense de leur comportement ! Puis… le silence reprend ses droits dans la clarté du petit matin qui se lève comme d’habitude, derrière la ligne bleue de la mer enfin, apaisée.

       Pourtant, une autre forme de protestation non armée se fit jour dans les semaines qui suivirent l’incident de la mitraillade de la Maison Riccio : les barricades !

   Loin des grandes villes et des foules, la rue Jean-Bart connaît elle aussi ses heures de gloire. Les habitants du quartier, informés par les nouvelles qui se propageaient à grande vitesse, se décident à mettre en œuvre des barrages dans les rues. Le carrefour à l’angle de notre maison est choisi, car l’une des routes mène au port des dizaines de camions qui continuent, malgré les événements meurtriers, à commercer et à envoyer vers l’Europe les fruits et les légumes cultivés de ce côté-ci de la Méditerranée. 

    Après avoir dressé une muraille hétéroclite de matériaux, de meubles, de branchages, de caisses, de grosses pierres, entassées les unes sur les autres, la grand-mère Achard vient planter tant bien que mal au sommet de la barricade qui traverse toute la largeur de la rue, une hampe de bois à laquelle est suspendu un drapeau tricolore. La foule et les voisins lui font une ovation digne de la fin d’un spectacle de variétés. À la suite d’une personne qui entonne le chant national, la Marseillaise est reprise en chœur par toutes les gorges, jeunes ou vieilles, présentes à cette manifestation. Les rires fusent, les cris s’ajoutent dans un joyeux vacarme aux casseroles qui battent la mesure. Pendant ce temps, la vieille Achard – plus de soixante-dix ans ! – s’est éclipsée et revient de sa maison drapée dans l’étendard bleu-blanc-rouge qui la couvre de couleurs irisées dans le soleil de cette fin de matinée. Ses cheveux blancs dans le vent, le regard décidé, le pas alerte, elle vient se planter au milieu du barrage fait de bric et de broc, sur une armoire renversée et prend dans une de ses mains le drapeau qui flotte au vent. Mais les applaudissements et les cris des personnes présentes ont empêché d’entendre le convoi militaire qui arrive du bout de la rue Jean-Bart à quelques centaines de mètres. Quand on le découvre, les soldats sautent à terre, se déploient de part et d’autre de la barricade et tentent dans un brouhaha indescriptible de démonter l’amas qui leur barre le passage. S’ensuit une échauffourée d’une dizaine de minutes pendant lesquelles la confrontation devient tendue. Un jeune appelé tente d’arracher le drapeau qui surplombe les objets et les meubles, et c’est là que le drame se joue : la mamie Achard se jette sur le militaire en criant : « Ne touche pas le drapeau, tu n’en es pas digne ! Ni toi, ni tes copains ! Moi, je suis née sur cette terre et je l’aime comme mes enfants ! Mon mari est mort à la dernière guerre pour défendre la France ! Alors ne touche pas ce drapeau ! » Ces paroles, proférées avec force et colère par une vieille personne à qui l’on doit le respect, font reculer pour un temps les soldats. Mais l’ordre du supérieur est sans appel : « Enlevez ce drapeau ! Démontez la barricade ! » Alors qu’elle était agrippée de toutes ses forces à la hampe qu’elle ne voulait pas lâcher, le jeune militaire lui porte un violent coup de crosse sur son avant-bras, ouvre sa vieille peau ridée sur une dizaine de centimètres et le sang gicle. Le militaire, hébété par son action, lâche au sol le drapeau dans un silence pesant. Mais cette dame Achard met un bandage de tissu autour de son bras sanguinolent et continue, vindicative, à insulter les soldats et ses voisins ont un mal fou à la raisonner. Ce jour-là, elle a été courageuse, montrant à la foule rassemblée dans la joie pareille à une réunion de famille comment se comporter face à la force aveugle de l’autorité qui ne respecte ni son grand âge ni les Français habitant ce pays ! Des années plus tard, je ne peux m’empêcher de penser au tableau d’Eugène Delacroix « La liberté guidant le peuple », symbole de la démocratie et de la rébellion contre toutes les formes de la tyrannie. Bien sûr, nous n’avions pas d’armes et notre « meneuse » était une mamie ! Par contre, quand je revis cette scène, je ressens dans ma chair ce coup douloureux, quand sa peau tannée et gorgée de soleil s’est ouverte comme un fruit mûr : sa meurtrissure n’a servi à rien !

     Les concerts de « casseroles » et les barricades n’influenceront en rien les décisions prises au sommet de l’État français, et l’Histoire, à marches forcées et sanglantes, piétinera les cadavres meurtris des Européens et des Arabes jusqu’au jour fatidique de l’indépendance. Mais le malheur continuera de s’abattre sur les populations sans défense après la signature des accords d’Évian. Trois mois et demi se sont écoulés. Le plus horrible d’entre eux est perpétré le 5 juillet 1962 à Oran : trente morts dans les journaux nationaux au lieu des sept cents victimes ou disparus par la faute de la non-intervention des troupes françaises consignées dans les casernes oranaises sur ordre du général Joseph Katz ! Et des charniers découverts près du port qui ont été classés « secret-défense » pendant plus de cinquante ans ! Et les exactions commises contre les Arabes qui ne se conformaient pas aux ordres du FLN ! Frère, pourquoi tuer tes propres frères ?

    La « défense » de quoi et de qui ? En tout cas, ni du pays, ni de ses habitants ! Européens ou autochtones, les peuples ont été jetés dans la tourmente et dans la férocité des combats par leurs dirigeants respectifs. Le général Katz, le 4 août 1962, fait l’objet d’une citation à l’ordre de l’armée comportant l’attribution de la Croix de la Valeur militaire avec palme pour, entre autres, « avoir su rétablir et préserver avec force et dignité l’autorité légale et l’ordre public » Il put poursuivre sa carrière militaire et politique sans être inquiété. En serait-il de même de nos jours dans notre démocratie ? J’ose espérer que non !

    Les plaies sont encore ouvertes et saignent sur les deux rives jumelles de la Méditerranée. 

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